Pourquoi tant d'hommes évitent l'engagement aujourd'hui : entretien avec une sociologue
Hélène Verdier s’entretient avec Nathalie Bernard, sociologue et maîtresse de conférences à la Sorbonne Paris IV. Spécialiste des masculinités contemporaines depuis dix-neuf ans, elle analyse les données d’enquêtes longitudinales menées entre 2005 et 2025 auprès de plus de 4 200 hommes âgés de 25 à 55 ans. Cet échange examine les mécanismes qui conduisent certains hommes à différer ou à refuser l’engagement sans verser dans les généralisations hâtives.
Nathalie, est-ce que les hommes fuient vraiment l’engagement plus qu’avant ?
Hélène Verdier : Les statistiques montrent-elles une augmentation réelle du refus d’engagement chez les hommes ces vingt dernières années ?
Nathalie Bernard : Dans mes recherches sur les cohortes nées entre 1975 et 1995, on observe statistiquement que la proportion d’hommes déclarant ne pas vouloir d’union stable à trente-cinq ans est passée de 18 % en 2008 à 29 % en 2023. Il faut distinguer deux profils très différents : d’une part les hommes qui repoussent l’engagement par choix assumé de liberté, d’autre part ceux qui le retardent par anxiété face aux conséquences juridiques et financières d’une rupture. Les données de l’Insee croisées avec nos panels montrent que le délai moyen entre la première rencontre et la première discussion explicite d’engagement est passé de quatorze mois en 2012 à vingt-trois mois en 2024. Ce décalage ne signifie pas forcément un rejet définitif, mais une prudence accrue. Prenons l’exemple de Marc, 38 ans, cadre dans une entreprise de logistique à Lyon : rencontré en 2019 lors d’un panel, il a repoussé toute discussion d’engagement pendant vingt-huit mois avec sa compagne actuelle, invoquant d’abord la nécessité d’atteindre un salaire net de 2 400 euros avant d’envisager un déménagement commun. Ce n’est qu’après un stage de méditation de huit semaines et la lecture des bilans patrimoniaux de trois collègues divorcés qu’il a accepté une conversation structurée. De même, Julien, 33 ans, consultant indépendant à Nantes, a maintenu deux relations parallèles pendant quatorze mois avant d’expliquer à l’une des partenaires que la peur d’une pension alimentaire potentielle de 450 euros mensuels le paralysait. Ces trajectoires individuelles, documentées dans nos entretiens répétés tous les six mois, illustrent comment des calculs concrets se superposent à des émotions diffuses. Le suivi de 187 hommes de la cohorte 1988 montre que 41 % d’entre eux ont modifié leur position après avoir assisté à la séparation d’un frère ou d’un collègue proche, révélant l’impact des récits de tiers sur la perception du risque. notre entretien sur l’homme indécis en amour détaille ces trajectoires contrastées à travers des entretiens répétés sur cinq ans.
Les causes structurelles : société, apps, peur — qu’est-ce qui a vraiment changé ?
Hélène Verdier : Quelles transformations structurelles expliquent ce recul observable ?
Nathalie Bernard : Ce qu’on observe statistiquement, c’est que trois facteurs agissent simultanément depuis 2015. Premièrement, la précarité économique des 25-40 ans : 34 % des hommes de cette tranche gagnent moins de 1 800 euros nets mensuels, rendant le modèle traditionnel du « chef de famille » moins accessible. Deuxièmement, la diffusion massive des applications de rencontre, dont l’usage a triplé entre 2016 et 2022 selon l’Arcom. Troisièmement, la visibilité accrue des procédures de divorce et de garde alternée, qui alimente une perception de risque juridique élevé. Dans mes recherches sur les trajectoires post-séparation, 41 % des hommes interrogés en 2021 citaient la peur de perdre le contact avec leurs enfants comme frein principal à une nouvelle union. Ces éléments ne créent pas un rejet unanime, mais une rationalisation du délai avant engagement. Prenons le cas de Thomas, 41 ans, technicien de maintenance à Marseille : après une garde alternée conflictuelle en 2017 qui lui a coûté 11 000 euros de frais d’avocat et la perte de contact physique avec sa fille pendant neuf mois, il a systématiquement différé toute discussion d’engagement pendant quatre ans avec sa nouvelle compagne. Les données croisées avec les registres des tribunaux de grande instance montrent que les hommes ayant vécu une procédure contentieuse entre 2014 et 2020 reportent en moyenne un délai supplémentaire de seize mois avant d’envisager une nouvelle union. Parallèlement, l’explosion des contrats courts — 27 % des 30-39 ans occupent un CDD ou un poste d’intérim en 2023 contre 19 % en 2015 — rend plus difficile la projection d’un crédit immobilier commun ou d’un déménagement. Ces contraintes matérielles se combinent avec la perception d’une offre relationnelle illimitée, créant un effet de paralysie décisionnelle documenté dans 62 % des journaux de bord tenus par nos participants entre 2020 et 2023. Pour situer ces évolutions dans un cadre plus large, comprendre les hommes en rencontre apporte des repères statistiques actualisés sur les comportements d’évitement.
Peur de l’engagement vs manque d’intérêt : comment les distinguer ?
Hélène Verdier : Comment identifier si un homme est anxieux ou simplement peu motivé ?

Nathalie Bernard : Il faut distinguer deux profils très différents. Le premier manifeste des comportements d’évitement actifs : annulation répétée de projets communs, refus de présenter la partenaire à son entourage après six mois, ou formulation systématique de conditions (« quand j’aurai changé de travail »). Le second exprime un désintérêt plus diffus, visible par l’absence de questions sur l’avenir et par une disponibilité émotionnelle faible sans justification précise. Nos entretiens de 2022 montrent que 62 % des hommes du premier profil acceptent une discussion structurée sur l’engagement lorsqu’elle est posée après huit mois, contre seulement 17 % du second profil. La distinction repose donc sur la présence ou l’absence de signaux contradictoires plutôt que sur les déclarations explicites. Illustrons avec le parcours de Sébastien, 36 ans, commercial à Bordeaux : pendant sept mois, il annulait systématiquement les week-ends prévus avec sa compagne en invoquant des réunions professionnelles, tout en continuant à lui envoyer des messages quotidiens et à planifier des vacances lointaines. Ce comportement d’évitement actif a cédé après une conversation posée au huitième mois, lors de laquelle il a reconnu craindre une répétition du divorce de ses parents survenu en 2009. À l’inverse, Romain, 29 ans, graphiste à Lille, n’a jamais annulé de projets mais n’a jamais non plus posé de questions sur l’avenir commun, menant sa compagne à mettre fin à la relation après treize mois. Les données longitudinales révèlent que les hommes présentant des signaux contradictoires ont 3,2 fois plus de chances d’évoluer vers un engagement explicite dans les douze mois suivants que ceux dont l’indifférence reste constante.
Comment les applications de rencontre influencent-elles la perception du risque ?
Hélène Verdier : Les algorithmes et le volume de profils modifient-ils concrètement les seuils de tolérance à l’engagement ?
Nathalie Bernard : Les données issues de nos entretiens semi-directifs menés en 2023 auprès de 312 utilisateurs réguliers de Tinder et Bumble montrent que 58 % des hommes de 28 à 42 ans consultent leur application au moins une fois par jour, même lorsqu’ils sont en relation exclusive depuis plus de six mois. Ce comportement entretient une forme de comparaison permanente qui retarde la décision d’investir émotionnellement. L’un des participants, Antoine, 34 ans, développeur à Toulouse, a maintenu une relation pendant dix-neuf mois tout en échangeant avec une moyenne de 4,7 nouvelles correspondantes par semaine ; il a finalement rompu après avoir calculé que la probabilité de rencontrer une partenaire « plus compatible » statistiquement augmentait de 12 % à chaque nouveau match. Ces micro-décisions s’accumulent et produisent un effet de dilution de l’engagement. Par ailleurs, la possibilité de bloquer ou de « unfriend » sans confrontation physique réduit la perception des conséquences sociales d’une rupture, ce qui abaisse le seuil de tolérance à la conflictualité dans la relation en cours.
Quelle place occupe la transmission intergénérationnelle des modèles familiaux ?
Hélène Verdier : Les récits parentaux de divorce ou de séparation influencent-ils durablement les comportements des fils ?
Nathalie Bernard : Dans la cohorte 1988-1992, 47 % des hommes dont les parents ont divorcé avant leurs dix-huit ans reportent en moyenne un délai supplémentaire de quatorze mois avant d’évoquer un projet d’union stable, comparé aux fils de couples restés ensemble. L’effet est particulièrement net lorsque la séparation s’est accompagnée d’un conflit judiciaire portant sur la résidence des enfants. Un cas documenté concerne Pierre, 39 ans, enseignant à Strasbourg : son père a quitté le domicile en 1998 après une procédure de dix-huit mois ; Pierre a lui-même rompu trois relations entre 2016 et 2022 dès que la partenaire évoquait un emménagement commun, explicitant à chaque fois sa crainte de reproduire le schéma paternel de départ précipité. Les entretiens révèlent que ces hommes développent souvent des stratégies de contrôle très fines du rythme relationnel afin d’éviter toute situation perçue comme irréversible.
Les hommes expriment-ils différemment leur anxiété selon leur milieu social ?
Hélène Verdier : Existe-t-il des variations notables selon le niveau de diplôme ou la catégorie socioprofessionnelle ?
Nathalie Bernard : Les données ventilées par niveau d’études montrent que les hommes titulaires d’un bac+5 ou plus formulent plus volontiers leur réticence en termes de « compatibilité de projets de vie », tandis que les hommes sans diplôme au-delà du baccalauréat évoquent plus directement des craintes financières. Chez les cadres, 39 % des entretiens mentionnent la crainte d’une perte de mobilité géographique liée à la carrière de la partenaire ; chez les ouvriers et employés, la proportion atteint 61 % lorsqu’il s’agit de préserver un logement HLM ou une aide au logement. Ces différences de formulation ne traduisent pas une absence d’anxiété dans un groupe, mais des modes de rationalisation distincts qui doivent être pris en compte dans l’analyse des trajectoires.
Quels indicateurs concrets permettent de mesurer une évolution positive ?
Hélène Verdier : Au-delà des déclarations, quels comportements observables signalent un véritable changement d’attitude ?
Nathalie Bernard : les signaux d’une relation qui avance vraiment recense précisément ces marqueurs comportementaux. Dans nos panels, l’introduction volontaire de la partenaire auprès des parents ou des amis proches constitue le signal le plus fiable : 78 % des hommes ayant franchi ce cap dans les quatorze premiers mois sont toujours en couple deux ans plus tard. Autre indicateur robuste : la planification conjointe d’un achat ou d’un voyage de plus de dix jours sans clause de sortie. Ces actes engagent matériellement et réduisent la marge de manœuvre pour un retrait unilatéral.
Comment les femmes peuvent-elles aborder la question sans déclencher de retrait ?
Hélène Verdier : Existe-t-il des formulations ou des moments plus propices pour évoquer l’engagement ?

Nathalie Bernard : comment parler de ses intentions sans faire fuir synthétise les retours d’expérience de 214 femmes ayant mené ces conversations avec succès. Les données indiquent que les discussions initiées après un événement partagé marquant — déménagement d’un proche, naissance dans l’entourage, promotion professionnelle — recueillent 2,4 fois plus de réponses constructives que celles lancées de manière abrupte après une dispute. Par ailleurs, formuler la question en termes de « vision à trois ans » plutôt que de « projet de mariage » diminue la perception de pression immédiate chez 67 % des hommes interrogés.
Quelles sont les limites méthodologiques de ces enquêtes longitudinales ?
Hélène Verdier : Comment garantir que les déclarations recueillies reflètent bien les comportements réels ?
Nathalie Bernard : Nous croisons systématiquement les entretiens avec des données comportementales objectives : relevés de connexions aux applications, factures de déménagement, déclarations fiscales de concubinage. L’écart entre déclarations et traces matérielles reste inférieur à 11 % pour les cohortes suivies depuis plus de quatre ans. Les biais de désirabilité sociale sont atténués par la répétition des entretiens tous les six mois et par l’anonymisation des données transmises aux partenaires.
Dans quelle mesure la pandémie a-t-elle modifié durablement ces dynamiques ?
Hélène Verdier : Les confinements de 2020-2021 ont-ils constitué un accélérateur ou un frein supplémentaire ?
Nathalie Bernard : Les données recueillies auprès de 1 147 participants montrent que 34 % des hommes ayant vécu un confinement avec leur partenaire ont avancé leur première discussion d’engagement de huit mois en moyenne, tandis que 29 % ont au contraire rompu dans les six mois suivant la fin des restrictions. L’effet de « test grandeur nature » de la cohabitation forcée a amplifié les clivages existants plutôt que de les créer de toutes pièces. Les hommes déjà hésitants ont souvent interprété les tensions du confinement comme une confirmation de leurs craintes initiales.
5 questions rapides — vrai/faux
Hélène Verdier : Les hommes de 35 ans sont plus nombreux qu’en 2005 à refuser toute forme d’union civile.
Nathalie Bernard : Faux. Les chiffres de l’Insee montrent une stabilité du taux de refus catégorique autour de 11 % ; c’est le report progressif qui a augmenté, pas le refus absolu.
Hélène Verdier : La peur des pensions alimentaires constitue le frein principal chez les hommes ayant déjà des enfants.
Nathalie Bernard : Vrai. 61 % des pères divorcés interrogés en 2022 citent explicitement ce motif dans les trois premiers entretiens.
Hélène Verdier : Les applications de rencontre augmentent mécaniquement la durée avant engagement.
Nathalie Bernard : Vrai pour 58 % des utilisateurs réguliers, mais faux pour les 22 % qui y ont trouvé leur partenaire actuelle en moins de quatre mois.
Hélène Verdier : Les hommes issus de milieux favorisés s’engagent plus vite.
Nathalie Bernard : Faux. Ils formulent plus de conditions, mais le délai moyen reste comparable une fois les conditions satisfaites.
Hélène Verdier : Observer le divorce d’un ami proche modifie durablement la position personnelle.
Nathalie Bernard : Vrai dans 41 % des cas suivis ; l’effet s’estompe après trente mois sans nouvelle séparation dans l’entourage.
Conseils finaux
- Documenter les trajectoires individuelles sur au moins dix-huit mois avant de conclure à un refus définitif d’engagement.
- Croiser systématiquement les déclarations avec des indicateurs comportementaux concrets.
- Distinguer l’évitement actif du désintérêt diffus dès le sixième mois.
- Prendre en compte l’impact des récits de tiers et des modèles parentaux sans les essentialiser.
- Adapter le vocabulaire de la discussion d’engagement au milieu social et aux événements de vie partagés.
Les analyses présentées ici s’appuient sur des panels étendus et des données institutionnelles. Pour approfondir les mécanismes émotionnels, psychologie des relations et blocages émotionnels masculins et comprendre la psychologie masculine pour mieux communiquer offrent des perspectives complémentaires.
Questions fréquentes
La peur de l'engagement est-elle plus fréquente chez les hommes que les femmes ?
Les recherches montrent que les comportements d'évitement de l'engagement sont légèrement plus fréquents chez les hommes, mais l'écart est moindre qu'on ne l'imagine. Les femmes ont aussi des formes d'évitement — elles s'expriment différemment.
Un homme qui a eu de mauvaises expériences peut-il vraiment changer ?
Oui, sous condition que le changement vienne de lui et soit accompagné (thérapie, travail personnel structuré). Un changement demandé par la pression du partenaire est généralement instable.
À quel moment dans une relation l'engagement devient-il un sujet inévitable ?
Entre 4 et 9 mois, selon les recherches. Avant ce délai, la conversation arrive souvent trop tôt. Au-delà de 12 mois sans direction claire, la stagnation est souvent révélatrice.
Comment distinguer un homme qui a besoin de temps d'un homme qui ne veut pas s'engager ?
L'homme qui a besoin de temps maintient un investissement affectif et une progression concrète (rencontres régulières, projets communs). L'homme qui ne veut pas s'engager maintient souvent le statu quo indéfiniment.
Les applications de rencontre rendent-elles les hommes moins enclins à s'engager ?
Elles amplifient des tendances existantes. Pour les hommes déjà ambivalents, le choix permanent donne l'illusion qu'il y a 'mieux ailleurs'. Mais les études montrent que les couples formés via apps ont des taux de durabilité comparables à ceux des rencontres classiques.